Aire de dialogues - Pr Michel Sempé

40. Sagesse d'un Chinois

 

 

Dans son admirable livre sur la Chine, le Père Huc raconte qu’il se trouvait un jour dans une auberge à prendre le thé en compagnie de quelques notables de la région.

L’empereur Tao Kuang venait de mourir, et il avait lieu de s’inquiéter de sa succession au trône. Comme le Père ne cessait de développer ses déductions sur un aussi grave sujet, l’un des assistants se lève, vient auprès de lui et, posant ses deux mains sur les épaules du missionnaire, lui dit avec un sourire indéfinissable :

 

« Pourquoi vous troubler l’âme et vous fatiguer l’esprit par toutes ces vaines conjectures ? Les mandarins s’occupent des affaires de l’État. Ils sont payés pour ça. laissons-les donc gagner leur argent et ne nous tourmentons pas. Nous serions vraiment trop bêtes de vouloir nous mêler des affaires politiques puisque nous ne recevons pas d’émoluments ! »

 

Ce Chinois me semble aussi sage que Candide. Nous avons des tas de mandarins, de sous-mandarins et de secrétaires qui sont grassement payés pour s’occuper des affaires publiques. Quant à nous, nous n’y pouvons rien, en dépit d’un illusoire droit de vote et de révolutions périodiques qui n’ont d’autre effet que de remplacer des mandarins par d’autres mandarins qui ne font ni mieux ni plus mal que leurs prédécesseurs.

 

En nous inquiétant de leurs actes et résolutions nous perdons inutilement cette paix de l’âme qui est la forme du bonheur intégral. laissons donc s’agiter les mandarins provisoires que le destin nous a donnés : ils sont payés pour ça. Continuons, dans une solide béatitude, à fumer notre pipe et à boire notre thé.

 

A.T’Serstevens (18 novembre 1950.)

 

Il y a 50 ans dans Le Monde