Aire de dialogues - Pr Michel Sempé

34. L'HOMME - Buffon

 

L’HOMME

Sa supériorité sur les animaux

 

Le plus stupide des hommes suffit pour conduire le plus spirituel des animaux ; il le commande et le fait servir à ses usages, et c’est moins par force et par adresse que par supériorité de nature, et parce qu’il a un projet raisonné, un ordre d’actions et une suite de moyens par lesquels il contraint l’animal à lui obéir ; car nous ne voyons pas que les animaux qui sont plus forts et plus adroits commandent aux autres et les fassent servir à leur usage : les plus forts mangent les plus faibles, mais cette action ne suppose qu’un besoin, un appétit, qualités fort différentes de celle qui peut produire une suite d’actions dirigées vers un même but.

 

Si les animaux étaient doués de cette faculté, n’en verrions nous pas quelques-uns prendre l’empire sur les autres et les obliger à leur chercher la nourriture, à les veiller, à les garder, à les soulager lorsqu’ils sont malades ou blessés ?

 

Or il n’y a parmi tous les animaux aucune remarque de subordination, aucune apparence que quelqu’un d’entre eux connaisse ou sente la supériorité de sa nature sur celle des autres ; par conséquent on doit penser qu’ils sont en effet tous de même nature, et en même temps on doit conclure que celle de l’homme est non-seulement fort au-dessus de celle de l’animal, mais qu’elle est aussi tout à fait différente.

 

L’homme rend par un signe extérieur ce qui se passe en dedans de lui ; il communique sa pensée par la parole : ce signe est commun à toute l’espèce humaine. L’homme sauvage parle comme l’homme policé, et tous deux parlent naturellement, et parlent pour se faire entendre ; aucun animal n’a ce signe de la pensée : ce n’est pas, comme on le croit communément, faute d’organes. La langue du singe a paru aux anatomistes aussi parfaite que celle de l’homme : le singe parlerait donc, s’il pensait ; si l’ordre de ses pensées avait quelque chose de commun avec les nôtres, il parlerait notre langue, et en supposant qu’il n’eût que des pensées de singe, il parlerait aux autres singes ; mais on ne les a jamais vus s’entretenir ou discourir ensemble ; ils n’ont donc pas la pensée, même au plus petit degré.

 

 

Il est si vrai que ce n’est pas faute d’organes que les animaux ne parlent pas, qu’on en connaît de plusieurs espèces auxquels on apprend à prononcer des mots et même à répéter des phrases assez longues, et peut-être y en aurait-il un grand nombre d’autres auxquels on pourrait, si l’on voulait s’en donner la peine, faire articuler quelques sons ; mais jamais on est parvenu à leur faire naître l’idée que ces mots expriment ; ils semblaient ne les répéter, même ne les articuler, que comme un écho ou une machine artificielle les répéterait ou les articulerait : ce ne sont pas les puissances mécaniques ou les organes matériels, mais c’est la puissance intellectuelle, c’est la pensée qui leur manque.

 

S’ils étaient doués de la puissance de réfléchir, ils seraient capables de quelque espèce de progrès, ils acquerraient plus d’industrie ; les castors d’aujourd’hui bâtiraient avec plus d’art et de solidité que ne bâtissaient les premiers castors, l’abeille perfectionnerait encore tous les jours la cellule qu’elle habite.

 

D’où peut venir cette uniformité dans tous les ouvrages des animaux ? pourquoi chaque espèce ne fait-elle jamais que la même chose, de la même façon, et pourquoi chaque individu ne la fait-il mieux ni plus mal qu’un autre individu ? S’ils avaient la moindre étincelle de la lumière qui nous éclaire, on trouverait au moins de la variété si l’on ne voyait pas de la perfection dans leurs ouvrages.

 

Pourquoi mettons-nous au contraire tant de diversité et de variété dans nos productions et dans nos ouvrages ? C’est parce que notre âme est à nous, qu’elle est indépendante de celle d’un autre, que nous n’avons rien de commun avec notre espèce que la matière de notre corps, et que ce n’est en effet que c’est par les dernières de nos facultés que nous ressemblons aux animaux.

 

En voilà plus qu’il n’en faut pour nous démontrer l’excellence de notre nature et la distance immense que la bonté du Créateur a mise entre l’homme et la bête. L’homme est un être raisonnable, l’animal est un être sans raison ; et comme il n’y a pas d’êtres intermédiaires entre l’être raisonnable et l’être sans raison, il est évident que l’homme est d’une nature entièrement différente de celle de l’animal, qui ne lui ressemble que par l’extérieur, et que le juger par cette ressemblance matérielle, c’est se laisser tromper par l’apparence et fermer volontairement les yeux à la lumière qui doit nous la faire distinguer de la réalité.

 

 

Georges Louis Leclerc, comte de BUFFON

Naturaliste et écrivain français (Montbard 1707 – Paris 1788)

 

Introduction à « Le petit BUFFON illustré

Histoire et description des animaux »

extraits des œuvres de Buffon et de Lacépède.

Paris. Garnier 1885. 535 pages.

 

En voilà plus qu’il n’en faut pour nous démontrer l’excellence d’une langue vraie, véridique et valeureuse.

Cf. « Tout est langage » du Dr Françoise Dolto. 270 pages chez Gallimard.