Les expansions

 

FAUST

 Éternel féminin, les derniers mots de Goethe, dans le second Faust, pour désigner 

l'attrait qui guide le désir de l'homme vers une transcendance.

Le féminin représente alors le désir sublimé. Marguerite s'entend dire :

Viens, prends ton vol vers les hautes sphères. S'il te devine, il te suivra

Et le chœur mystique proclame : L'Éternel Féminin nous attire vers en Haut

 

 

Faust   (I & II)

La poignée (Faust est féminin en allemand)

Johann Wolfgang von Gœthe

né à Francfort-sur-le-Main le 28 août 1749

mort à Weimar le 22 mars 1832

 

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L’amor che move il sole e l’altre stelle

L’amour qui meut le soleil et les autres étoiles

 

Alighieri Dante

 Firenze (Florence) 1265 – 1321 (Ravenna) Ravenne 

Dernier vers de la Divine Comédie.

 

Cosi parlar conviensi al vostro ingegno

pero che solo da sensato apprende

cio che fa poscia d’intelletto degno. (IV 40-42)

 

Il faut parler ainsi à votre esprit

parce qu’il apprend du seul sensible

ce qu’il rend ensuite digne d’intellect.



ET QUE DIRE DE LA MOVIDA ?

peut-être ce qu’il en est écrit par

 

Miguel de Cervantès Saavedra

Alcalà de Henares 1547 – 1616 Madrid

 

dans « La Gitanilla » (« La petite gitane »)

Nouvelles exemplaires (1613)

« … parviennent à faire parler les êtres,

à décrire tous les aspects de la société avec une remarquable vérité et

une grande justesse psychologique. »

 

« désormais, il renonçait à professer sa noblesse,

à la vanité de son illustre lignage, et il se plaçait tout entier sous le joug,

ou pour mieux dire sous les lois sous lesquelles ils vivaient,

puisqu’ils récompensaient si hautement son désir de les servir en lui accordant

la divine Preciosa, pour qui il renoncerait à des couronnes et à des empires,

qu’il n’aurait désirés que pour la servir.

A quoi Preciosa répondit :

Même si ces seigneurs législateurs ont découvert aux termes de leurs lois

que je suis à toi, même s’ils m’ont livré à toi pour que je sois tienne,

moi j’ai découvert aux termes de la loi de ma volonté

 qui est la plus puissante de toutes, que je ne veux pas l’être, sauf aux conditions 

dont nous sommes convenus tous les deux avant que tu viennes ici. »

le Livre de Poche 2008 page 56. Folio 2005 page 67.

 

 

 

Épicure à Ménécée, bonjour.


Même jeune, on ne doit pas hésiter à philosopher. Ni, même au seuil de la vieillesse, se fatiguer de l'exer­cice philosophique. Il n'est jamais trop tôt, qui que l'on soit, ni trop tard pour l'assainissement, de l'Ame. Tel, qui dit que l'heure de philosopher n'est pas venue ou qu'elle est déjà passée, ressemble à qui dirait que, pour le bonheur, l'heure n'est pas venue ou qu'elle n'est plus. Sont donc appelés à philosopher le jeune comme le vieux. Le second pour que vieillissant, il reste jeune en biens par esprit de gratitude à l'égard du passé. Le premier pour que jeune, il soit aussi un ancien par son sang-froid à l'égard de l'avenir. En définitive, on doit donc se préoccuper de ce qui crée le bonheur, s'il est vrai qu'avec lui nous possédons tout, et que sans lui nous faisons tout pour l'obtenir.

Ces conceptions, dont je t'ai constamment entretenu, garde-les en tête. Ne les perds pas de vue quand tu agis, en connaissant clairement qu'elles sont les principes de base du bien vivre. D'abord, tenant le dieu pour un vivant immortel et bienheureux, selon la notion du dieu communément pressentie, ne lui attribue rien d'étran­ger à son immortalité ni rien d'incompatible avec sa béatitude. Crédite-le, en revanche, de tout ce qui est susceptible de lui conserver, avec l'immortalité, cette béatitude. Car les dieux existent : évidente est la connaissance que nous avons d'eux. Mais tels que la foule les imagine communément, ils n'existent pas : les gens ne prennent pas garde à la cohérence de ce qu'ils imaginent. N'est pas impie qui refuse les dieux popu­laires, mais qui, sur les dieux, projette les superstitions populaires. Les explications des gens à propos des dieux ne sont pas des notions établies à travers nos sens, mais des suppositions sans fondement. A cause de quoi les dieux nous envoient les plus grands malheurs, et faveurs : n'ayant affaire en permanence qu'à leurs propres vertus, ils font bonne figure à qui leur res­semble, et ne se sentent aucunement concernés par tout ce qui n'est pas comme eux.

Accoutume-toi sur ce point à penser que pour nous la mort n'est rien, puisque tout bien et tout mal rési­dent dans la sensation, et que la mort est l'éradication de nos sensations. Dès lors, la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie : non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l'amputant du désir d'immortalité. Il s'ensuit qu'il n'y a rien d'effrayant dans le fait de vivre, pour qui est radicalement conscient qu'il n'existe rien d'effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre.

Stupide est donc celui qui dit avoir peur de la mort non parce qu'il souffrira en mourant, mais parce qu'il souffre à l'idée qu'elle approche. Ce dont l'existence ne gêne point, c'est vraiment pour rien qu'on souffre de l'attendre ! Le plus effrayant des maux, la mort, ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n'est pas là, et quand la mort est là, c'est nous qui ne sommes pas ! Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les uns, elle n'est point, et que les autres ne sont plus. Beaucoup de gens pourtant fuient la mort, soit en tant que plus grand des malheurs, soit en tant que point final des choses de la vie.

Le philosophe, lui, ne craint pas le fait de n'être pas en vie : vivre ne lui convulse pas l'estomac, sans qu'il estime être mauvais de ne pas vivre. De même qu'il ne choisit jamais la nourriture la plus plantureuse, mais la plus goûteuse, ainsi n'est-ce point le temps le plus long, mais le plus fruité, qu'il butine. Celui qui incite d'un côté le jeune à bien vivre, de l'autre le vieillard à bien mourir est un niais, non tant parce que la vie a de l'agrément, mais surtout parce que bien vivre et bien mourir constituent un seul et même exercice. Plus stu­pide encore celui qui dit « beau » de n'être pas né, ou

« Sitôt né, de franchir les portes de Hadès ».

S'il est persuadé de ce qu'il dit, que ne quitte-t-il la vie sur le champ ? Il en a l'immédiate possibilité, pour peu qu’il le veuille vraiment. S'il veut seulement jouer les provocateurs, sa désinvolture en la matière est déplacée.

Souvenons-nous d'ailleurs que l'avenir, ni ne nous appartient, ni ne nous échappe absolument, afin de ne pas tout à fait l'attendre comme devant exister, et de n'en point désespérer comme devant certainement ne pas exister.

Il est également à considérer que certains d'entre les désirs sont naturels, d'autres vains, et si certains des désirs naturels sont contraignants, d'autres ne sont... que naturels. Parmi les désirs contraignants, certains sont nécessaires au bonheur, d'autres à la tranquillité durable du corps, d'autres à la vie même. Or, une réflexion irréprochable à ce propos sait rapporter tout choix et rejet à la santé du corps et à la sérénité de l'âme, puisque tel est le but de la vie bienheureuse. C'est sous son influence que nous faisons toute chose, dans la perspective d'éviter la souffrance et l'angoisse. Quand une bonne fois cette influence a établi sur nous son empire, toute la tempête de l'âme se dissipe, le vivant n'ayant plus à courir comme après l'objet d’un manque, ni à rechercher cet autre par quoi le bien de l'âme et du corps serait comblé. C'est alors que nous avons besoin de plaisir : quand le plaisir nous torture par sa non-présence. Autrement, nous ne sommes plus sous la dépendance du plaisir.

Voilà pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et le but de la vie bienheureuse. C'est lui que nous avons reconnu comme bien premier, né avec la vie. C'est de lui que nous recevons le signal de tout choix et rejet. C'est à lui que nous aboutissons comme règle, en jugeant tout bien d'après son impact sur notre sensibilité. Justement parce qu'il est le bien premier et né avec notre nature, nous ne bondissons pas sur n'importe quel plaisir : il existe beaucoup de plaisirs auxquels nous ne nous arrêtons pas, lorsqu'ils impliquent pour nous une avalanche de difficultés. Nous considérons bien des douleurs comme préférables à des plaisirs, dès lors qu'un plaisir pour nous plus grand doit suivre des souffrances longtemps endurées. Ainsi tout plaisir, par nature, a le bien pour intime parent, sans pour autant devoir être cueilli. Symétriquement, toute espèce de douleur est un mal, sans que toutes les douleurs soient à fuir obligatoirement. C'est à travers la confrontation et l'analyse des avantages et désavantages qu'il convient de se décider à ce propos. Provisoirement, nous réagissons au bien selon les cas comme à un mal, ou inversement au mal comme à un bien.

Ainsi, nous considérons l'autosuffisance comme un grand bien : non pour satisfaire à une obsession gratuite de frugalité, mais pour que le minimum, au cas où la profusion ferait défaut, nous satisfasse. Car nous sommes intimement convaincus qu'on trouve d'autant plus d'agréments à l'abondance qu'on y est moins attaché, et que si tout ce qui est naturel est plutôt facile à se procurer, ne l'est pas tout ce qui est vain. Les nourritures savoureusement simples vous régalent aussi bien qu'un ordinaire fastueux, sitôt éradiquée toute la douleur du manque : galette d'orge et eau dispensent un plaisir extrême, dès lors qu'en manque on les porte à sa bouche. L'accoutumance à des régimes simples et sans faste est un facteur de santé, pousse l'être humain au dynamisme dans les activités nécessaires de la vie, nous rend plus aptes à apprécier, à l'occasion, les repas luxueux et, face au sort, nous immunise contre l'inquiétude Quand nous parlons du plaisir comme d'un but essentiel, nous ne parlons pas des plaisirs du noceur irrécupérable ou de celui qui a la jouissance pour résidence permanente - comme se l'imaginent certaines personnes peu au courant et réticentes, ou victimes d'une fausse interprétation - mais d'en arriver au stade où l'on ne souffre pas du corps et où l'on n'est pas perturbé de l'âme. Car ni les beuveries ni les festins continuels, ni les jeunes garçons ou les femmes dont on jouit, ni la délectation des poissons et de tout ce que peut porter une table fastueuse ne sont à la source d'une vie heureuse : c'est ce qui fait la différence avec le raisonnement sobre, lucide, recherchant minutieusement les motifs sur lesquels fonder tout choix et tout rejet, et chassant les croyances à la faveur desquelles la plus grande confusion s'empare de l'âme.

Au principe de tout cela, comme plus grand bien : la prudence. Or donc, la prudence, d'où sont issues toutes les autres vertus, se révèle en définitive plus précieuse que la philosophie : elle nous enseigne qu'on ne saurait vivre agréablement sans prudence, sans honnêteté et sans justice, ni avec ces trois vertus vivre sans plaisir. Les vertus en effet participent de la même nature que vivre avec plaisir, et vivre avec plaisir en est indissociable.

D'après toi, quel homme surpasse en force celui qui sur les dieux nourrit des convictions conformes à leurs lois ? Qui face à la mort est désormais sans crainte ? Qui a percé à jour le but de la nature, en discernant à la fois comme il est aisé d'obtenir et d'atteindre le summum des biens, et comme celui des maux est bref en durée ou en intensité ; s'amusant de ce que certains mettent en scène comme la maîtresse de tous les événements - les uns advenant certes par nécessité, mais d'autres par hasard, d'autres encore par notre initiative parce qu'il voit bien que la nécessité n'a de comptes à rendre à personne, que le hasard est versatile, mais que ce qui vient par notre initiative est sans maître, et que c'est chose naturelle si le blâme et son contraire la suivent de près (en ce sens, mieux vaudrait consentir à souscrire au mythe concernant les dieux, que de s'asservir aux lois du destin des physiciens naturalistes : la première option laisse entrevoir un espoir, par des prières, de fléchir les dieux en les honorant, tandis que l'autre affiche une nécessité inflexible). Qui témoigne, disais-je, de plus de force que I'homme qui ne prend le hasard ni pour un dieu, comme le fait la masse des gens (un dieu ne fait rien de désordonné), ni pour une cause fluctuante (il ne présume pas que le bien ou le mal, artisans de la vie bienheureuse, sont distribués aux hommes par le hasard, mais pense que. pourtant, c’est le hasard qui nourrit les principes de grands biens ou de grands maux) ; l'homme convaincu qu'il est meilleur d'être dépourvu de chance particulière tout en raisonnant bien que d'être chanceux en déraisonnant, l'idéal étant évidemment, en ce qui concerne nos actions, que ce qu'on a jugé « bien » soit entériné par le hasard.

À ces questions, et à toutes celles qui s'y rattachent, réfléchis jour et nuit pour toi-même et pour qui est semblable à toi, et veillant ou rêvant jamais rien ne viendra te troubler gravement : ainsi vivras-tu comme un dieu parmi les humains. Car il n'a rien de commun avec un vivant mortel, l'homme vivant parmi des biens immortels.

ÉPICURE

 

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Discours de la servitude volontaire

Étienne de La Boétie

(1530-1563)


C’est un extrême malheur d’être sujet à un maître, duquel on ne se peut jamais assurer qu’il soit bon, puisqu’il est toujours en sa puissance d’être mauvais quand il voudra ;

Pour ce qu’il est malaisé de croire qu’il n’y ait rien de public en ce gouvernement, où tout est à un.

Un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent ; qui n’a pouvoir de leur nuire, sinon qu’ils ont pouvoir de l’endurer ; qui ne saurait leur faire mal aucun, sinon qu’ils aiment mieux le souffrir que lui contredire.

Il est raisonnable d’aimer la vertu, d’estimer les beaux faits, de reconnaître le bien d’où l’on l’a reçu, et diminuer souvent de notre aise pour augmenter l’honneur et avantage de celui qu’on aime et qui le mérite.

Les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur baille (donne), plus on les sert, de tant et plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout ; si on ne leur baille rien, si on ne leur obéit point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien, sinon que comme la racine, n’ayant plus d’humeur ou aliment, la branche devient sèche et morte.

C’est la liberté, qui est toutefois un bien si grand et si plaisant, qu’elle perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens même qui demeurent après elles perdent entièrement leur goût et saveur, corrompus par la servitude : la seule liberté, les hommes ne la désirent point, non pour autre raison, ce semble, sinon que s’ils la désiraient, ils l’auraient, comme s’ils refusaient de faire ce bel acquêt, seulement parce qu’il est trop aisé.

Vous pouvez vous en délivrer, si vous l’essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres.

Seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre.

Il y a trois sortes de tyrans :

Celui à qui le peuple a donné l’État devrait être, ce me semble, plus supportable, et le serait, comme je crois, n’était dès lors qu’il se voit élevé par-dessus les autres, flatté par je ne sais quoi qu’on appelle la grandeur, il délibère de n’en bouger point ; communément celui-là fait état de rendre à ses enfants la puissance que le peuple lui a laissée : et dès lors que ceux-là ont pris cette opinion, c’est chose étrange de combien ils dépassent, en toute sorte de vices et même en la cruauté, les autres tyrans, ne voyant d’autres moyens pour assurer la nouvelle tyrannie que d’étreindre si fort la servitude et écarter tant leurs sujets de la liberté, qu’encore que la mémoire en soit fraîche, ils la leur puissent faire perdre.

Il n’est pas croyable comme le peuple, dès lors qu’il est assujetti, tombe si soudain en un tel et si profond oubli de la liberté, qu’il n’est pas possible qu’il se réveille pour la ravoir, servant si franchement et tant volontiers qu’on dirait, à le voir, qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude.

On ne plaint jamais ce que l’on n’a jamais eu, et le regret ne vient point sinon qu’après le plaisir, et toujours est, avec la connaissance du mal, la souvenance de la joie passée.

Disons donc ainsi, qu’à l’homme toutes choses lui sont comme naturelles, à quoi il se nourrit et accoutume … ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume.

Mais pour vrai, les ans ne donnent jamais droit de mal faire, ainsi agrandissent l’injure (l’absence de droit).

On ne le croira pas du premier coup, mais certes il est vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui tiennent tout le pays en servage ;

Car, à dire vrai, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran que se tirer plus arrière de sa liberté, et par manière de dire serrer à deux mains et embrasser la servitude.

Il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour lui satisfaire, qu’ils préviennent encore ses pensées. Ce n’est pas tout à eux que de lui obéir, il faut encore lui complaire ;

C’est cela que certainement le tyran n’est jamais aimé ni n’aime. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime, elle s’entretient non tant par bienfaits que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité : les répondants qu’il en a, c’est son bon naturel, la foi et la constance.

 

Les livres qui ont changé le monde (N°33)

Le Monde Flammarion 2010. 190 pages.

 




 

 

La princesse de Clèves

 

  • Je veux vous parler encore, avec la même sincérité que j’ai déjà commencé, reprit-elle, et je vais passer par-dessus toute la retenue et toutes les délicatesses que je devrais avoir dans une première conversation ; mais je vous conjure de m’écouter sans m’interrompre.
    • Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous cacher aucun de mes sentiments et de vous les laisser voir tels qu’ils sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je donnerai la liberté de vous les faire paraître ; néanmoins je ne saurais vous avouer, sans honte, que la certitude de n’être plus aimée de vous, comme je le suis, me paraît un si horrible malheur que, quand je n’aurais point des raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me résoudre à m’exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et que les choses sont d’une sorte que le public n’aurait peut-être pas sujet de vous blâmer ni moi non plus, quand nous nous engagerions ensemble à jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferais toute ma félicité ? M. de Clèves était peut-être l’unique homme du monde capable de conserver de l’amour dans le mariage. Ma destinée n’a pas voulu que j’aie pu profiter de ce bonheur ; peut-être aussi que sa passion n’avait subsisté que parce qu’il n’en aurait pas trouvée en moi. Mais je n’aurais pas le même moyen de conserver la vôtre : je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Vous en avez assez prouvé pour vous animer à vaincre, et mes actions involontaires, ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donné assez d’espérance pour ne vous pas rebuter.
  • J’avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire ; mais elles ne sauraient m’aveugler. Rien ne me peut empêcher de connaître que vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux. Vous avez déjà eu plusieurs passions, vous en auriez encore ; je ne ferais plus votre bonheur ; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi. J’en aurais une douleur mortelle et je ne serais pas même assurée de n’avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour vous cacher que vous me l’avez fait connaître et que je souffris de si cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de Mme de Thémines, que l’on disait qui s’adressait à vous, qu’il m’en est demeuré une idée qui me fait croire que c’est le plus grand de tous les maux.
    • Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher. Il y en a peu à qui vous ne plaisez ; mon expérience me ferait croire qu’il n’y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais toujours amoureux et aimé et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet état, néanmoins, je n’aurais d’autre parti à prendre que celui de la souffrance ; je ne sais même si j’oserais me plaindre. On fait des reproches à un amant ; mais en fait-on à un mari, quand on n’a qu’à lui reprocher de n’avoir plus d’amour ? Quand je pourrais m’accoutumer à cette sorte de malheur, pourrais-je m’accoutumer à celui de croire voir toujours M. de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de vous avoir aimé, de vous avoir épousé et me faire sentir la différence de son attachement au vôtre ? Il est impossible, continua-t-elle, de passer par-dessus des raisons si fortes : il faut que je demeure dans l’état où je suis et dans les résolutions que j’ai prises de n’en sortir jamais.
  • Je sais bien qu’il n’y a rien de plus difficile que ce que j’entreprends, répliqua Mme de Clèves ; je me défie de mes forces au milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir à la mémoire de M. de Clèves serait faible s’il n’était soutenu par l’intérêt de mon repos ; et les raisons de mon repos ont besoin d’être soutenues de celles de mon devoir. Mais, quoique je me défie moi-même, je crois que je ne vaincrai jamais mes scrupules et je n’espère pas aussi de surmonter l’inclination que j’ai pour vous. Elle me rendra malheureuse et je me priverai de votre vue, quelque violence qu’il m’en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j’ai sur vous, de ne chercher aucune occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout ce qui pourrait être permis dans un autre temps, et la seule bienséance interdit tout commence entre nous. »

 

Marie Madeleine Pioche de la Vergne

1634-1693

à 21 ans épouse le comte de Lafayette.

Le Livre de Poche-Classique. N°374

Pages 231 à 234.

 

Quand le plus puissant [du moment] se croît infaillible et impose ses jugements, on descend très vite à un niveau intellectuel qui est au dessous de toutes les prévisions. Alain (Propos 1921).

 



 

Les habits neufs de l’empereur

 

Il y a très longtemps, vivait un empereur qui aimait par dessus tout avoir de beaux habits neufs. Il dépensait tout son argent pour sa toilette et être habillé on ne peut plus élégamment. Il ne s’intéressait ni à ses soldats, ni au théâtre, pas plus qu’à la promenade en voiture en forêt, sauf pour montrer ses nouveaux habits. Chaque heure de la journée avait son habit, et tout comme l’on a coutume de dire qu’un roi est au conseil, on disait de lui :

- L’empereur est dans sa garde-robe !

La grande ville où il habitait était vraiment agréable, chaque jour voyait défiler de nombreux étrangers, et un beau matin arrivèrent deux charlatans : ils prétendaient être tisserands et se vantaient de pouvoir tisser la plus belle étoffe que l’on puisse imaginer. Non seulement les couleurs et le motif étaient incroyablement beaux, mais les habit taillés dans cette étoffe avaient la propriété particulière d’être invisibles à tous ceux qui n’étaient pas dignes de leur fonction, et aussi à ceux qui étaient stupides comme cela n’est pas permis.

« cela doit être de très beaux habits, pensa l’empereur. En les portant, je pourrai voir qui dans mon royaume n’est ps fait pour son poste, je pourrai  reconnaître les gens sensés des idiots ! Oui, il faut me tisser cette étoffe tout de suite. »

Et il offrit des arrhes élevées aux deux charlatans pour qu’ils se mettent à l’ouvrage.

Ils installèrent deux métiers à tisser et firent comme s’ils travaillaient, mais n’avaient rien du tout sur leur métier. sans façon, ils demandèrent la plus belle soie et l’or le plus pur qu’ils glissèrent dans leur propre sac, travaillant avec leur métier vide jusqu’à une heure avancée de la nuit.

« Maintenant, j’aimerais bien savoir où ils en sont avec cette étoffe ! pensa l’empereur.

mais il se sentait vraiment le cœur un peu serré à la pensée que celui qui ne convenait pas à sa fonction, ou qui était idiot, ne pouvait pas le voir ; certes il pensait n’avoir rien à craindre quant à lui, mais néanmoins, il enverrait d’abord quelqu’un voir un peu ce qu’il en était. Tous les habitants de la ville connaissaient le pouvoir étrange de cette étoffe, et tous étaient avides de voir l’incompétence ou la bêtise de leur voisin.

« Je vais envoyer mon vieux et dévoué ministre aux tisserands, pensa l’empereur ; il est le plus apte à voir ce qu’il en est quant à l’étoffe, car il est sensé et personne d’autre que lui ne répond mieux à sa fonction ! »

Le vieux ministre avisé entra dans la salle où les deux charlatans étaient assis, travaillant sur les métiers à tisser vides.

« Dieu nous protège ! pensa le vieux ministre en écarquillant les yeux. Je ne vois rien du tout ! »

Mais il se garda bien de le dire. Les deux charlatans le prièrent de bien vouloir approcher et constater de plus près si ce n’était pas de belles couleurs et un joli motif. Ils montrèrent alors du doigt le métier vide, et le pauvre vieux ministre continua d’écarquiller de grands yeux ; mais il ne voyait absolument rien, car il n’y avait rien  …

« Mon Dieu, pens-t-il, serais-je stupide ? Je ne l’aurais jamais cru, et personne ne doit le savoir ! Est-ce que je ne suis pas à la hauteur de ma fonction ? Non, je ne peux pas avouer que ne je ne vois pas cette étoffe. ! »

 

- Eh bien ! Vous n’en dites rien ! dit l’un d’eux en continuant de tisser.

- Oh ! C’est ravissant ! On ne peut plus charmant ! dit le vieux ministre en regardant à travers ses lorgnons. Quel motif, quelles couleurs !

« Oui, j’irai dire à l’empereur que cela me ravit particulièrement !

- Ah ! Cela nous réjouit ! répondirent les deux tisserands qui se mirent à nommer les couleurs et le motif exceptionnel.

Le vieux ministre écoutait attentivement afin de pouvoir répéter la même chose à l’empereur à son retour : et c’est ce qu’il fit.

Les charlatans réclamèrent alors plus d’argent, plus de soie, plus d’or, qu’ils devaient utiliser pour le tissage. Ils fourrèrent tout cela dans leurs propres poches, et sur le métier pas un seul fil n’apparut, mais ils continuèrent comme auparavant, tissant devant leur métier vide. L’empereur envoya bien vite un autre dignitaire avisé pour voir comment se passait le tissage, et si l’étoffe n’était pas bientôt finie. Tout se passa comme pour le vieux ministre : il regarda, regarda … Mais comme il n’y avait rien d’autre que des métiers vides, il ne pouvait rien voir.

- Eh bien, n’est-ce pas une belle pièce d’étoffe ? demandèrent les deux charlatans, en montrant et expliquant le superbe motif qui n’existait pas du tout.

« Je ne suis pas stupide ! pensa notre homme. Est-ce que je ne serais pas à la hauteur de ma fonction ? C’est vraiment ridicule ! mais ne laissons rien remarquer ! »

Alors il vanta l’étoffe qu’il ne voyait pas du tout, et leur assura son enchantement devant de si belles couleurs et un si beau motif.

- Oui, c’est vraiment on ne peut plus charmant ! dit-il à l’empereur.

Tout le monde en ville ne parlait plus que de cette magnifique étoffe. maintenant, l’empereur voulait la voir de ses propres yeux pendant qu’elle était encore sur le métier. Accompagné de tout un cortège de gens éminents, dont faisaient partie les deux vieux dignitaires avisés venus précédemment, il se rendit chez les deux charlatans matois qui, maintenant, tissaient de toutes leurs forces, mais sans le moindre fil ou filament.

- Ah, n’est-ce pas magnifique ? s’exclamèrent les deux dignitaires avisés. Sa Majesté veut-elle admirer ces couleurs, ce motif !

Ils désignèrent alors le métier vide, car ils pensaient que les autres pouvaient certainement voir l’étoffe.

« Qu’est-ce à dire ? pensa l’empereur, je ne vois rien du tout ! C’est vraiment horrible ! Suis-je stupide ? Ne suis-je pas capable d’être empereur ? C’est vraiment le pire qui puisse m’arriver ! »

- Oh ! C’est très beau ! dit l’empereur, cela mérite toutes mes félicitations ! et contemplant le métier vide, il hocha de la tête, satisfait.

Il ne voulait pas avouer qu’il ne voyait rien du tout. Tout le cortège qui suivait regardait à qui mieux mieux, mais ne vit rien de plus que les autres et imita l’empereur :

- Oh, c’est très beau !

Et il lui conseillèrent d’étrenner ces nouveaux habits magnifiques lors de la grande procession qui devait se produire.

- C’est magnifique, ravissant, excellent.

Ces compliments volaient de bouche en bouche et tous étaient profondément satisfaits. L’empereur donna à chacun des charlatans une croix de chevalier à arborer à la boutonnière et un titre de chevalier tisserand.

Toute la nuit qui précéda la matinée de la procession, les charlatans furent à l’ouvrage, travaillant à la lumière de plus de seize chandelles. Les gens pouvaient voir les charlatans fort affairés à finir les nouveaux habits de l’empereur. Ils donnaient l’impression de prendre l’habit du métier, de le découper en l’air armés de grands ciseaux et de coudre sans fil avec des aiguilles ; à la fin, ils déclarèrent :

- Voilà, maintenant les habits sont prêts !

L’empereur vint en personne, accompagné de ses plus éminents chevaliers, et les deux charlatans levaient les bras en l’air comme s’ils tenaient quelque chose, et s’exclamèrent :

- Regardez ! Voilà les pantalons ! Voilà l’habit ! Voilà le manteau ! Et ainsi de suite. C’est aussi léger qu’une toile d’araignée ! On croirait que l’on a rien sur le dos, mais c’est justement son mérite !

- Oui ! approuvèrent tous les chevaliers, bien qu’ils ne vissent rien du tout, puisqu’il n’y avait rien à voir.

- Est-ce que Sa très gracieuse Majesté impériale daignera ôter ses êtements ? demandèrent les deux charlatans, que nous puissions vous passer vos nouveaux habits devant le grand miroir !

L’empereur posa tous ses habits, et les charlatans firent comme s’ils lui donnaient chaque pièce de ses nouveaux vêtements qu’ils avaient soi-disant cousus. Ils le prirent par la taille, faisant mine de lui attacher quelque chose : c’était la traîne, et l’empereur se tourna et se retourna devant le miroir.

- Mon Dieu, comme cela vous habille ! Comme cela est seyant ! s’exclamèrent-ils tous.

- Quel motif ! Quelles couleurs ! c’est un précieux costume !

On vous attend au-dehors avec un baldaquin qui sera porté au-dessus de Votre Majesté lors de la procession, dit le grand maître de cérémonies.

- Oui, après tout, je suis prêt ! N’est-il pas seyant ?

Et il se retourna une nouvelle fois devant le miroir ! Car on devait croire qu’il admirait sa toilette. Les gentilshommes chargés de porter la traîne tâtonnèrent sur le plancher, comme s’ils la relevaient ; et ils avancèrent, mains tendues, n’osant pas montrer qu’ils ne voyaient rien.

L’empereur entama alors la procession sous son superbe baldaquin, et tous les gens dans la rue et aux balcons de s’exclamer :

- Grands dieux ! comme les nouveaux habits de l’empereur sont extraordinaires ! Que la traîne de son habit est superbe ! Quel effet magnifique !

Personne ne voulait montrer qu’il ne voyait rien, car en ce cas, il n’aurait pas été à la hauteur de sa fonction, ou bien il aurait été stupide. Aucun habit de l ‘empereur n’avait eu un tel succès. 


- Mais il n’a rien sur lui, s’exclama un petit enfant.

- Mon Dieu ! Entendez-vous ce qu’a dit cette voix innocente ? demanda le père ; et chacun chuchota à son voisin les paroles de l’enfant.

- Il n’a rien sur lui ; un petit enfant a dit qu’il n’avait rien sur lui.

 

Il ne porte rien sur lui, cria finalement toute la foule.

Et l’empereur en rentra dans sa coquille car il semblait bien qu’ils avaient raison. Il se dit pourtant :

« Maintenant, il faut aller jusqu’au bout. »

Et il se redressa encore plus fièrement

et les membres du gouvernement continuèrent de porter la traîne qui n’existait pas du tout.

 

Hans Christian Andersen

(1805-1875)

Écrivain danois

 

Dans le N° 682 en février 2005 du Librio

intitulé La petite sirène et autres contes ( 9 au total ).

Texte intégral.

 

Toute ressemblance avec un quelconque histrion d’hier ou d’aujourd’hui ne saurait être autre que  strictement non fortuite.

 




 

Le toît s’égaie et rit

André CHÉNIER

 

Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille

Applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille

Fait briller tous les yeux,

Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,

Se dérident soudain à voir l’enfant paraître,

Innocent et joyeux.

 

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre

Fasse autour d’un grand feu vacillant dans la chambre

Les chaises se toucher,

Quand l’enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.

On rit, on se récrie, on l’appelle, et sa mère

Tremble à le voir marcher.

 

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,

De patrie et de Dieu, des poëtes, de l’âme

Qui s’élève en priant ;

L’enfant paraît, adieu le ciel et la patrie

Et les poëtes saints ! la grave causerie

S’arrête en souriant.

 

La nuit, quand l’homme dort, quand l’esprit rêve, à l’heure

Où l’on entend gémir, comme une voix qui pleure,

L’onde entre les roseaux,

Si l’aube tout à coup là-bas luit comme un phare,

Sa clarté dans les champs éveille une fanfare

De cloches et d’oiseaux.

  

Enfant, vous êtes l’aube et mon âme est la plaine

Qui des plus douces fleurs embaume son haleine

Quand vous la respirez :

Mon âme est la forêt dont les sombres ramures

S’emplissent pour vous seul de suaves murmures

Et de rayons dorés.

 

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies

Car vos petites mains, joyeuses et bénies,

N’ont point mal fait encor ;

Jamais vos jeunes pas n’ont touché notre fange,

Tête sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange

A l’auréole d’or !

 

Vous êtes parmi nous la colombe de l’arche,

Vos pieds tendres et purs n’ont point l’âge où l’on marche,

Vos ailes sont d’azur.

Sans le comprendre encor vous regardez le monde,

Double virginité ! corps où rien n’est immonde,

Âme où rien n’est impur !

 

Il est si beau, l’enfant, avec son doux sourire,

Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,

Ses pleurs vite apaisés,

laissant errer sa vue étonnée et ravie,

Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie

Et sa bouche aux baisers.

 

Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j’aime,

Frères, parents, amis, et mes ennemis même

Dans le mal triomphants,

De jamais voir, Seigneur, l’été sans fleurs vermeilles,

La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants !

 

Victor HUGO (1802-1885)   Les Feuilles d’Automne [34].  18 mai 1830

précédé de « Naître, …» [33] et suivi de « Dans l’alcove sombre, … » [35].