Qu'est-ce que la corpulence par Michel Sempé


La corpulence en positif

 

Dans le fatras d'un langage ayant au moins une grande diversité et, assez confusément, une manière d'admiration, s'il est un fait qui domine, valorise en quelque sorte aux yeux de toutes et de tous l'excellence de la corpulence d'un être humain, c'est bien la force.

Qui plus est, ce n'est pas la force brutale, voire insensée, de ceux qui pointent le menton en avant et sont d'une insuffisance particulière dont ils ne se rendent pas compte, mais bien au contraire celle de certains métiers utiles à tous et dont nous bénéficions sans toujours nous en rendre compte : les « forts des halles », les ouvriers des ports, les meilleurs de nos gardiens, les plus assurés de nos guides, nos laboureurs et vignerons.

 

Or, c'est un truisme que de dire que pour être fort il faut des muscles.
Il est moins perçu que pour agir il faut que tous ces muscles soient bien liés à leur os. Cet os n'est pas isolé, il est partie constituante du squelette et sur lui, parfois, il arrive que plusieurs  muscles antagonistes soient solidement fixés ; cet os s'est construit dans cette perspective. Mais l'ensemble va coopérer pour qu'il n'y ait pas de distorsions. La totalité de la morphologie s'en ressent et à la force s'ajoute l'impression de force. Les forts physiquement le seront d'autant plus qu'ils le seront mentalement.

Les excroissances du squelette n'ont pas besoin d'être très développées pour être efficaces. Quelquefois elles ne sont même pas à peine visibles mais on peut les percevoir. Dans le jeu des masses musculaires (le mot masse ne doit pas s'employer au singulier), les bras des leviers en cause ne peuvent être tous recouverts de muscles et il leur faut laisser de la place aux tendons qui eux-mêmes auront leurs accrochages spécifiques et les orthopédistes savent bien que des réinsertions après traumatismes doivent s'envisager au plus près de la réaction attendue.

La corpulence est donc le fait du sujet lui-même, une sorte d'héritage qu'il n'est pas toujours facile de gérer au gré des contraintes de la société. On ne fabrique pas de la corpulence, on la constate et  on s'en accommode, mais que de services elle ne manque pas de fournir. Comme il n'y a pas lieu qu'elle reste inactive, la vie relationnelle devient son terrain privilégié. A son possesseur elle apporte donc tout ce qu'il est de bon ton de conseiller et, peut-être, certaines maladies de surcharge lui sont épargnées.

Certes, une telle mécanique osseuse et musculaire a ses besoins. Elle a même obligation d'avoir une lubrification bien ajustée et certains athlètes savent s'enduire d'huile, certains coureurs ou skieurs de fond, certains hommes des bois, chasseurs ou conducteurs de traîneaux, ceux qui sont heureux dans la dépense de leur énergie, tous les « fortmirables » (forts admirables)  n'ont pas à craindre des excédents de tissu cellulaire sous cutané et, probablement, pas non plus de dépôts intempestifs de graisse entre les organes internes. Leur « écorvalence » (corps valant) est l'expression de l'équilibre.

Alors pourquoi vouloir dénaturer la réalisation qu'ils ont d'eux-mêmes ? Malgré l'humour et la célébrité d'Obelix, ce ne sont pas ses semblables qui portent les menhirs de notre civilisation. Les rondeurs ont leur part d'attraits mais il ne faut pas mélanger les genres.

La corpulence n'est pas forcément être corpulent au sens hélas un peu trop courant. Les vrais « corparences » (corps bien apparent) ne sont pas des bedonnants et ceux-ci sont bien souvent plus victimes d'une défaillance de leur paroi musculaire abdominale ou d'une lordose trop prononcée auxquelles échappent les propriétaires d'une corpulence physiologique.
Se préoccuper uniquement d'un coefficient de corpulence  (ce n'est pas un indice et moins encore s'il se peut un index)  c'est passer à côté de la vraie question qu'est la définition de l'adiposité et refuser une approche plus intelligente du métabolisme des lipides et de l'eau.

Quant à la corpulence, il faudra bien admettre qu'elle est à l'opposé de l'obésité ; elle en est le contraire mais il est vrai aussi qu'elle n'en protège pas toujours. Bien définir, mesurer correctement l'une et l'autre, interpréter sans excès de facilité leurs rares ressemblances devient un véritable acte médical au sens noble du mot et non la production de machines plus ou moins complexes.

 

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